Les vents qui transpercent la ville des alysés sont entêtants. Bien plus qu’on ne le croit. Il n’est pas un guide touristique qui ne nous vante les vertus poétiques des cris des goélands, du rythme hypnotique de la musique Gnaoua, du fracas des vagues contre les hauts murs ou encore du chant du muezzin qui vous réveille au pire moment de la nuit (vous savez, ce moment englué dans toute la fatigue anticipée de la journée, contre lequel vous ne pouvez rien, et surtout pas vous rendormir – C’est horriiiiible !). Tout cela fait partie du paysage. Au même titre que le bruit des savates qui traînent, des portables nasillards qui émettent à chaque coin de rue de la Médina, des « balek ! balek ! » des carrossas, des sons inimaginables que tous les cyclistes font pour vous dépasser, ou encore que le « glou-glou » du thé que l’on verse à côté ou dans le verre.

(Là, je vous parle de l’ouïe. Je vous parlerai de la vue une autre fois).

Il s’entend pourtant un autre son, un son que nul guide n’évoque, un son auquel on ne peut échapper. Il sort de partout et s’insinue en vous tout d’abord comme une onde rafraichissante et exotique. Puis il reste, creuse son trou dans votre tête, plante les sardines de sa tente dans votre cortex auditif. Une fois en place, l’intrus commence à démanger, à gratter, il fait du feu, sort ses keftas, bref il s’installe sans rien vous demander ! Et là, plus rien n’y fait. C’est trop tard, vous êtes pris, harponné par un chasseur à la patience et à la hargne digne du capitaine Achab ! Pourtant vous n’avez rien entendu venir !

Sont entrés en vous Rokia Traore et Ismal Lo.

Les rues d’Essaouira doivent être l’endroit au monde où l’on entend le plus leurs chansons.

De loin en loin, comme on rejoint la prochaine pierre qui vous fera traverser un ruisseau au sec, on passe d’un îlot de RokiaTraoreetIsmaelLo à un autre, sans même s’en rendre compte. On passe d’un marchand de CD piratés à un autre. Votre parcours dans la Médina est jalonné de deux musiques africaines mille fois répétées. A croire que ces musiciens de qualité n’ont composé que ces deux morceaux dans toute leur vie. C’est entêtant. C’est entré en vous. Ca ne sort pas. Ca gratte.

Un marchand de RokiaTraoreetIsmaelLo a ouvert son commerce au coin de ma rue. A croire qu’il ne vend que « Laidu » ou « Tajabone » tant il diffuse ces chansons en boucle. Toujours. Depuis toujours. Ca doit être cela « la nuit des temps » (voire la courbure de l’espace-temps). Mais, pour moi, depuis la vingtième écoute, c’est devenu insupportable (désolé Ismael et Rokia, pourtant j’aime beaucoup ce que vous faîtes !)

Il fut un temps où, moi-même, au début, j’ai failli acheter cette belle musique sub-saharienne (j’aime beaucoup ce mot, on croit évoquer une autre planète !). Mais je ne l’ai pas fait. On se dégoute vite de l’abondance. Maintenant, elle est dans ma tête, elle tourne en boucle, et je ne sais pas comment arrêter le disque. La musique est enfermée et c’est moi qui suis prisonnier !

Je comprends qu’il faille des abords percutants aux touristes de passage. C’est la loi du commerce. Mais pitié, Sidi marchands de notes, pensez aux Souiris ! Pour qu’ils ne deviennent pas un peuple d’aliénés !

Changez de disque !

« Gniari malaykala, Ch’awé étchiko daan si séroo. »

« Ce sont deux anges, ils viendront d’en-haut et tomberont sur ton âme. »

extraits : Tajabone d’Ismael Lo.

A y bien regarder, la terre n’est pas vraiment ronde.